The Eating Clubs

J’ai tenu jusqu’en février sans vous dire un mot des Eating Clubs, et puis 2010 est arrivé et j’ai décidé de vous briefer un peu sur cette étrangeté Princetonienne. Il faut dire que toute la Ivy League se fout de nous avec ça, et que ça nourrit la littérature étudiante depuis fort longtemps (parfois pour le meilleur : voire This Side of Paradise de Fitzgerald, qui raconte un parcours princetonien).

Mais what is that, un Eating Club ? Ce sont 10 institutions dont les membres sont des élèves de Princeton, alignées côte à côte sur “Prospect Street”, dans le campus.

Il semble que l’histoire des Eating Clubs remonte à quand l’université n’avait pas de réfectoire, de cantine, de “dining hall”, appelez ça comme vous voulez. Des groupes d’étudiants se sont associés pour acheter de très jolies maisons et engager des cuisiniers (rappel : Princeton est et a toujours été un endroit assez chic). Ils prenaient donc leur repas en commun, trois fois par jour, et décidaient ensemble de qui avait le droit de rejoindre leur cercle. Et tant qu’à faire, puisqu’ils avaient acheté ces baraques, ils organisaient des soirées dedans le soir. Un peu comme les fraternités / sororités, mais pas tout à fait, puisque seuls les quelques “officers” (3 ou quatre membres sur une centaine de membres par club, ou plus) habitent dans les Eating Clubs.

L’université s’est ensuite dôtée d’un système de collèges résidentiels, initié par Woodrow Wilson quand il était Président de Princeton, qui permet aux étudiants d’être logés et de prendre leur repas dans une des 6 maisons (si le concept vous paraît obscur, jetez un oeil dans Harry Potter, c’est exactement la même chose. D’ailleurs je trouve que ma “maison” a des allures de Gryffondor, avec son lion pour emblême…). Il en fallait un peu plus pour chasser les Eating Clubs qui sont restés exactement au même endroit, et pour faire exactement la même chose.

L’Université n’a jamais vraiment apprécié ces institutions : elle estime qu’elles créent des tensions et des divisions parmi les étudiants et que leurs méthodes de recrutement sont très contestables. Par ailleurs, alors que la consommation d’alcool est interdite aux moins de 21 ans (ne riez pas – la règle est très strictement appliquée dans tous les bars et les restaurants), c’est dans les Eating Clubs que ces étudiants s’en vengent en ingurgitant en masse de la bière de mauvaise qualité, de la vodka bon marché, et autres brevages de campus. L’infirmerie les récupère dans des états proche de l’Ohio, mais il n’y a rien à faire : les Eating Clubs sont des endroits privés, ce sont les élèves qui possèdent leurs bâtiment, et l’Université ne peut y pénétrer pour y appliquer ses règles !

Vu du côté des élèves, les Eating Clubs servent à tracer une carte sociale d’une précision d’orfèvre. Chacune des dix institutions pose une étiquette sur ses membres – et lorsque l’on rejoint un Eating Club, on en est membre à vie. Les gens qui veulent faire “chic” et les enfants de bonne famille sont à “Ivy” ; la faune est plus artistique, plus bobo et plus détendue à “Terrace” ; à “Tower”, on aime bien s’écouter parler, on fait généralement aussi du théâtre ou on appartient à un club de débat ; à “Charter”, on est un peu geek, on fait de l’informatique ou des maths ; à “Tiger Inn” (TI), on est un athlète déluré qui aime jeter de la bière partout ; à “Cottage”, on vient souvent du Sud des Etats-Unis, on est athlète mais plus chic qu’à TI ou on est une “belle du Sud” ; à “Colonial” on est indien (je n’invente rien!) ou chinois, etc. Ces étiquettes structurent la vie sociale du campus, et beaucoup d’autres groupes leur sont liés : ainsi tel groupe de danse ou de chant à cappella sera très lié à tel club, certains groupement politiques sont aussi plus ou moins “affiliés” (les LGBT et les féministes sont majoritairement à Terrace, et on trouvera peu de democrates à Cottage, par exemple). Il y a aussi certaines sororités / fraternités qui font sas d’entrée pour certains clubs.

Là où le système devient vraiment pesant, c’est lors des soirées : certains clubs sont “sur pass” (leurs membres peuvent délivrer un petit pass coloré aux gens qu’ils souhaitent voir venir à la soirée), voir même “members only” (seuls les membres du club sont alors acceptés à la soirée). Deuxième rappel : Princeton est au fin fond du New Jersey, donc quand on veut sortir, il n’y a absolument pas d’autre choix que d’aller dans un des Eating Clubs… Le ballet des gens qui quémandent des pass le jeudi soir ou le samedi soir sur Prospect Street (que l’on se doit d’appeller “The Street”, sinon c’est la loose) est assez pathétique. J’ai vu de mes propres yeux une gamine de 17/18 ans montrer ses seins à un de mes amis pour qu’il lui donne un pass alors qu’on sortait d’Ivy ! Drôle de politique d’intégration…

Tout ça crée apparement beaucoup de frustrations dans le corps étudiant (ex. : si vous êtes une bande de 5 amis et que vous voulez aller à Tower alors que le club est sur pass et que vous n’avez réussi à récupérer que 4 pass, un de vous va aller se coucher avant les autres…). En tous cas assez de frustrations pour que la Présidente de l’Université, Shirley Tighlman, décide de créer un “Task Force”, sorte de cercle de réflexion composé d’élèves et de professeurs, chargé d’étudier les effets de ces Eating Clubs sur l’Université.

Premier coupable : le processus du “Biker”. (Si vous suivez toujours à ce point, mes félicitations. C’est un peu dur d’ingérer tous ces codes… Je me souviens quand je suis arrivée ici d’avoir un jour envoyé un texto à une amie pour lui demander où elle était. Sa réponse : “I’m on the street, in TI, but I’m going to Ivy ‘cause that’s the one I wanna biker!”. Panique.) Sur ces 10 clubs, 5 recrutent leurs membres en “sign-in”, il suffit de vouloir rejoindre le club, de payer et de signer un papier, et 5 par une procédure de “Biker”. On ne biker qu’une fois, le printemps de sa deuxième année, et surtout on ne biker qu’un seul club : s’il ne vous prend pas, tant pis pour vous, vous êtes sur le carreau. Les papiers du Task Force sur les Eating Clubs parlent d’une grande souffrance pour les élèves rejetés, de tentatives de suicide… tout ça nous paraît absolument absurde mais visiblement ici, “it’s kind of a big deal” comme on dit. Ce que vous devez faire lors du Biker dépend évidemment de l’endroit que vous voulez rejoindre : il va falloir montrer patte aristocrate chez Ivy lors de vos multiples “interviews”, et passer les épreuves de T.I. en ayant l’air d’un gros dur. (Si cela vous paraît très masculin, gardez en tête que la seule raison pour laquelle Ivy et T.I. acceptent désormais des membres féminins c’est parce qu’après un procès à ce sujet, la Cour Suprême leur en a fait l’injonction… en 1991 !). La rumeur dit que chez T.I., on peut vous demander de manger un poisson rouge vivant. Si vous êtes admis et que vous pensiez avoir passé le plus dur, il va falloir considérer les rites d’initiation. Certains font particulièrement scandale : par exemple, Ivy a gardé le rituel qui veut que les nouveaux membres mangent une huitre fraîche, vieille tradition antisémite du club, avant de monter l’escalier des lieux… nus. A Terrace, on l’on ne biker pas mais que l’on rejoint en “sign-in”, l’initiation implique toujours de la drogue. Parait-il que l’on peut ne pas manger l’huitre et refuser la drogue… Mais les drames post-refus dans les clubs témoignent de la pression sociale qu’ils génèrent ! Et comme dans tout film américain, il existe également un moyen de rejoindre les clubs en couchant avec un des officers (le Président du Club de preference)… c’est la “Third Floor Initiation”, ainsi nommée parce que la chambre du Président (et des autres “Officers”) est toujours au troisième étage.

Je pourrais continuer avec ce genre d’anecdotes mais je pense que vous commencez à voir l’idée. Dernier élément significatif : le Eating Club n’est pas bon marché ! Les frais annuels vont de 6 800 dollars (Terrace) à 8 260 dollars (Tower).

More to come sur ce sujet - je pense que je vais aller infiltrer le processus de “Biker”…

- C.

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